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Au Japon, Niyo Katsura soustrait aux hommes le monopole de l’art du rire


La conteuse japonaise Niyo Katsura. FACEBOOK LETTRE DE TOKYO En novembre 2021, une jeune Japonaise de 35 ans, Niyo Katsura, a été la première à recevoir le prestigieux Prix annuel des jeunes conteurs de la chaîne de télévision nationale NHK. Une percée inédite dans une société encore marquée par le sexisme. L’un des plus anciens arts comiques japonais, toujours populaire, le rakugo (« une histoire avec une chute ») a longtemps été un monde d’hommes. « Alors, les vieux, que pensez-vous de moi ? », a lancé Niyo Katsura après avoir été primée, écrit le quotidien Mainichi. De la parodie à la caricature, de la satire à la farce, le rire n’est pas un appendice d’arts japonais mais l’une de ses composantes les plus importantes dont le rakugo est une expression. Les femmes sont peu représentées parmi les conteurs : une cinquantaine sur le millier d’artistes. En kimono, seuls sur scène, agenouillés sur un cousin face au public, ils ou elles racontent une histoire qui dure de dix à trente minutes avec pour tout accessoire un éventail qui sert à figurer des objets et un linge pour s’éponger le visage. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Le sexisme de Yoshiro Mori, ex-patron des JO de Tokyo, symbole d’un machisme enraciné au Japon En dépit de cette mise en scène réduite à la plus simple expression (mobilité du visage, gestes des bras et des mains) l’extraordinaire vivacité de la parole et les mimiques qui l’accompagnent font du récit un véritable spectacle. Tour à tour acerbe, irrévérencieux ou émouvant, le narrateur traque le cocasse. Au fil du monologue, il prête sa voix à plusieurs personnages en même temps qui semblent se donner la réplique, tournant la tête à droite ou à gauche, selon qu’il interprète l’un ou l’autre, dont il mime les expressions et intervient parfois en tant que narrateur au milieu des échanges pour les commenter. Emaillé de calembours, de jeux de mots, de quiproquos et d’anecdotes d’une truculence rabelaisienne, le récit s’achève sur une chute amusante. « Art de la parole spectaculaire », selon Anne Bayard-Sakai, autrice de La Parole comme art, le rakugo japonais (L’Harmattan, 1992) et de Rakugo (Picquier, 1993), le genre s’inscrit dans la tradition orale des récits édifiants des prédicateurs bouddhiques d’autrefois. Il se laïcisa ensuite pour devenir une expression du comique langagier reflétant l’esprit frondeur du petit peuple et trouva à la fin du XVIIIe siècle la forme qu’on lui connaît aujourd’hui. Ironie mordante Menue dans son kimono aux teintes sobres, coupe de cheveux au bol et voix haut perchée, Niyo Katsura est un ouragan de paroles vives. « Quand j’étais enfant, j’enviais les garçons qui couraient partout en mettant en colère le professeur. Moi, j’étais sage et docile mais au fond de mon être je voulais faire sérieusement des choses folles. J’ai vécu avec ce nuage dans le cœur jusqu’à ce que je découvre le rakugo à la télévision. Ah ! me suis-je dit, au moins le conteur, lui, fait des bêtises tout seul. Et je fus captivée », raconte-t-elle au Monde. Le « nuage dans son cœur » s’effaçait. Il vous reste 39.86% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

2022-01-10 23:23:51

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